Le Caligula de l'histoire: un empereur déjà camusien
Collège Militaire Royal du Canada
Des critiques ont cherché ce que le Caligula d'Albert Camus devait à l'historiographie ancienne, mais on a négligé le contenu virtuellement camusien du Caligula hitorique. En retraçant d'abord la démarche de Camus à l'époque où il découvrait l' empereur romain, nous tentons ici d'élucider la révélation inspirante qu'eut alors l'écrivain naissant, la rencontre culturelle qui se produisit entre un cas historique et une pensée philosophique en quête d'illustrations; la rencontre fut si intime qu'on dirait que ce cas même a stimulé cette pensée, dans ses débuts. Nous faisons ensuite ressortir les traits du personnage réel qui renferment un potentiel dramatique pouvant se mouler sur une conception camusienne de l'existence. Certains de ces traits sont inhérents au statut césarien, comme la lucidité qu'acquiert le César, le plus puissant des hommes, en se heurtant à l'impuissance ontologique. D'autres sont propres à l'empereur Caligula, comme la folie mêlée d'intelligence, la tyrannie cruelle mais exempte de revendication politique, la théâtralité constante et polymorphe, la jeunesse à la fois méprisante et idéaliste. Nous remarquons que le Caligula historique contient en luimême tous les motifs qui font la force d'impact du personnage fictif; le dramaturge en a extrait un discours théâtral qui met en scène sa vision du monde. Cet éclairage nouveau restitue à la philosophie camusienne la formidable caution historique qu'elle a su se trouver.
Albert Camus a utilisé de plusieurs manières le matériel historique dans ses pièces de théâtre. La première d'entre elles, Caligula, place un personnage réel dans un cadre fictif; la suivante, Le Malentendu, reprend un' fait divers paru dans un journal; L'État de siège met en scène de façon allégorique une situation politique réelle (l'Espagne franquiste); Les Justes, enfin, présentent un cadre historique (celui de la Russie à la fin du XIXe siècle) et des personnages qui ont réellement existé. Ses quatre pièces sont ainsi brodées sur un canevas plus ou moins ancré dans la réalité. Son roman La Peste, qui peut être lu comme une fable sur le phénomène récent du nazisme, et son essai L'Homme révolté, qui analyse différentes formes de révolte rencontrées dans l'Histoire, reviennent à la formule adoptée avec Caligula, de l'exemple historique.
1 Les citations de Caligula sont tirées de la dernière version de la pièce, datée de 1958, dans A. Camus, Théâtre, récits, nouvelles, éd. Roger Quilliot (Paris, Gallimard, 1962). Nous référerons désormais à ce volume par les initiales T.r.n.
2 Id., Caligula: version de 1941, éd. James Arnold (Paris, Gallimard, 1984), p. 13.
3 Préface à l'édition américaine du théâtre et Programme pour le Nouveau Théâtre: T.r.n., pp. 1729, 1749.
4 Parue aux Belles Lettres en 1932 puis chez Gallimard en 1975.
5 W. A. Strauss, Albert Camus Caligula: Ancient Sources and Modern Parallels, Comparative Literature, 3 (1951), 16073.
6 J.-M. Minon, Sources et remaniements du Caligula d'Albert Camus, Revue de l'Université de Bruxelles, 12 (195960), 14549.
7 R. Quilliot, Notice historique, dans T.r.n., pp. 174044.
8 E. Freeman, Camus, Suetonius, and the Caligula Myth, Symposium, 24 (1970), 23042.
9 A. Clayton, Note sur Camus et Suétone: la source ancienne de deux passages des Carnets, French Studies, XX (1966), 16468.
10 J. Gillis, Caligula: de Suétone à Camus, Études classiques, 42 (1974), 393403 (pp. 39596, 402).
11 J. Grenier, Albert Camus (souvenirs) (Paris, Gallimard, 1968), p. 59.
12 A. Camus, La Mort heureuse (Paris, Gallimard, 1971), pp. 13234, 137.
13 Selon les souvenirs d'amies de l'époque, Christiane Davila (née Galindo) et Marguerite Dobrenn, confiés par lettres à J. Arnold: La poétique du premier Caligula, dans Caligula: version de 1941, pp. 13637.
14 La liste des titres paraît dans A. Camus, Essais (Paris, Gallimard, 1965), p. 1952. Nous référerons désormais à ce volume par son titre seul.
15 Id., Carnets I (Paris, Gallimard, 1962), p. 43.
16 Dans une lettre à Christiane Davila citée par Roger Grenier, Albert Camus: soleil et ombre (Paris, Gallimard, 1987), p. 138.
17 Programme pour le Nouveau Théâtre, dans T.r.n., pp. 174950.
18 Nous proposons le néologisme dramatème selon les modèles déjà reconnus de sémantème et narratème, pour désigner une unité d'expression dramatique.
19 A. Ferrill, Caligula. Emperor of Rome (London, Thames and Hudson, 1991), p. 14.
20 Suétone, Vies des douze Césars, trad. H. Ailloud (Paris, Gallimard, 1975), IV, 29 et 34.
21 Par exemple, Régis Martin: le caractère exorbitant de ce pouvoir impérial constitue le fondement essentiel du mythe des premiers Césars. Les douze Césars. Du mythe à la réalité (Paris, Belles Lettres, 1991), p. 24.
22 Il le classe parmi les trois écrivains modernes qui l'ont formé: Essais, p. 1923. Dans les Carnets I (pp. 67, 18283 et 244), trois notes concernent cet auteur entre 1937 et 41, années de la composition de Caligula.
23 Henry de Montherlant, Essais (Paris, Gallimard, 1963), pp. 289, 311.
24 Les amandiers, L'Été, dans Essais, p. 835.
25 Rien ne s'interposait entre lui et l'héritage de Tibère; il faisait figure d'héritier désigné, observe Daniel Nony: Caligula (Paris, Fayard, 1986), pp. 195, 204. Caligula received in a single moment the powers it had taken Augustus a lifetime to accumulate; he was the first emperor to have [them] handed to him on a silver platter, ajoute Ferrill (pp. 95, 17).
26 Il est question d'épilepsie (Thomas Benediktson, Caligula's Madness: Madness or Interictal Temporal Lobe Epilepsy?, Classical World, 82 (1989), 37075); de perversion (A. Ferrill, p. 8) et d'autodestruction (D. Nony, p. 402); de psychopathie (Joseph Lucas, Un empereur psychopathe. Contribution à la psychologie du Caligula de Suétone, Antiquité classique, 36 (1967), 15989) mais aussi de rationalité (Anthony Barrett, Caligula: The Corruption of Power (London, Batsford, 1989), p. 240); etc.
27 Tacite, Les Annales, trad. H. Goelzer (Paris, Belles Lettres, 1953), XIII, 3, 2.
28 Il utilisait cette expression pour qualifier sa tuberculose, qui lui faisait appréhender la mort en pleine jeunesse, exacerbait son amour de la vie et le rendait cynique: Herbert Lottman, Albert Camus (Paris, Seuil, 1978), p. 58.
29 J. Grenier, Les Iles (Paris, Gallimard, 1959), p. 107.
30 R. Auguet, Caligula ou le pouvoir à vingt ans (Paris, Payot, 1984), p. 50.
31 Dion Cassius, Histoire romaine, livres LVII à LIX, trad. Janick Auberger (Paris, Belles Lettres, 1995), LIX, 4, 6.
33 Ibid., IV, 22; Philonis Alexandrini, Legatio ad Gaium, trad. anglaise Mary Smallwood (Leiden, Brill, 1970), pp. 72, 82.
34 J. Auberger, Introduction, dans Dion Cassius, pp. xxixxii.
35 Philonis Alexandrini, p. 138.
37 Philonis Alexandrini, p. 96. Ce personnage ne se trouve chez aucun autre auteur ancien: nous avons la preuve que Camus avait lu Philon.
38 C'est la vision de Michel Cazenave et d'Auguet sur le personnage historique. Selon eux, Caligula se sait un homme en sursis et en perd le sommeil. Quelles étaient ses pensées sous ces immenses portiques où il déambulait la nuit, agité par l'angoisse de la mort? Les Empereurs fous. Essai de mythanalyse historique (Paris, Imago, 1981), p. 136.